Les check-lists de brief photo comptent souvent dix points. Une question les précède toutes, à quoi et à qui vont servir les images. Je la pose bien avant l'événement, et le matin même, dans une salle encore vide, je vérifie ce que les réponses ont mis en place.

À 8 h, la plénière est vide et la régie enchaîne ses derniers tests. La scène passe de l'orange au blanc, puis au noir complet, et pendant que la lumière change je note les états qui reviendront pendant les discours, parce que ce sont ceux-là que j'aurai à photographier, ceux que l'orateur aura sur le visage quand il parlera, et pas le noir complet, qui ne sert qu'à la régie. Je repère d'où il parlera. Je repère où tomberont les contre-jours, et le recul qu'il me faudra pour prendre la salle entière, cette salle que la communication voudra voir pleine le soir même et qui, pour l'instant, ne contient que moi et les techniciens. Rien de tout cela ne se verra. Aucune de ces minutes n'apparaîtra dans la galerie. Ce repérage, je le ferais quel que soit le brief, parce qu'on ne prend pas bien ce qui se passe sur une scène sans l'avoir regardée vide. Le brief n'y change presque rien, ou alors à la marge : qui montera sur scène, sous quel éclairage, dans quelle tenue, avec quelle carnation, et un réglage qui bougera un peu. Ce que le brief change se joue ailleurs, dans tout ce que je ferai de la journée une fois les portes ouvertes.

Le mail auquel je pense à ce moment-là

Il ressemble souvent à celui-ci, à quelques mots près, et je l'ai reçu sous plusieurs formes. Le nom de l'expéditeur, sur l'illustration, est inventé. Le message ne l'est pas.

Mail d'un service communication : « Vous nous demandez un brief : c'est très simple, faites de belles photos de notre événement, ce sera parfait. Vous connaissez votre métier ! »
Un brief reçu sous plusieurs formes. Le nom est inventé, le message ne l'est pas.

Je le prends comme une marque de confiance, et c'en est une. Je ne vais pas prétendre que la phrase me laisse indifférent : après vingt ans de métier, lire qu'on connaît son métier fait plaisir, et c'est précisément pour cela qu'il faut s'en méfier un peu. Car je peux remplir ce brief-là. J'arrive, je photographie ce que je vois, je livre une belle galerie, et personne n'est déçu, ni le client ni moi. Six mois plus tard, quand quelqu'un doit défendre le budget de l'événement suivant, il trouve dans la galerie ce qu'il lui faut, j'y veille, c'est le métier. Ce qui manque, c'est l'image en plus, celle qui sort du lot parce qu'elle a été faite pour quelqu'un ou pour un usage précis, le portrait que la direction voulait pour son communiqué, la scène que les RH attendaient pour leur marque employeur, et que personne n'avait demandée parce que personne n'avait dit à quoi les images devaient servir. Celle-là ne se fait pas par hasard. Alors je ne laisse pas ce mail en l'état. J'y réponds qu'il y a d'autres questions à poser, trois, et j'y reviens plus bas. Ce n'est pas une condition pour bien travailler. C'est ce qui permet de préparer le travail en amont, et de livrer un peu plus que ce qui était attendu.

Ce que deviennent les photos qu'on n'ouvre pas

J'ai compté, sur mes propres missions. Quand la galerie part par lien, quelques jours après l'événement, environ 10 % des photos sont réellement consultées. Chacun se dit qu'il ira voir plus tard, et plus tard n'arrive pas. Livrer vite ne suffit pas. Une galerie envoyée le lendemain arrive encore un jour trop tard, parce que le lendemain l'événement est déjà derrière ceux qui y étaient, et c'est plus vrai encore quand il a réuni plusieurs centaines de personnes qui se dispersent le soir même. Les photos restent alors sur un serveur, triées, retouchées, livrées, et beaucoup ne sont jamais ouvertes. Je pense souvent à celles-là, aux photos que quelqu'un m'avait demandées, qu'il avait attendues, et qu'il ne verra peut-être jamais. Ce n'est pas seulement ma peine. C'est aussi celle de la marque ou de l'entreprise qui m'avait fait venir, et qui n'a pas pu les donner à tous ceux qui auraient aimé les recevoir.

Quand la livraison est pilotée le jour même, pendant l'événement, avec des photos triées et envoyées aux bonnes personnes, on monte à 79 %. Livrer les photos en live, grâce à la reconnaissance faciale, c'est un service, et ce n'est pas tout à fait le même travail. Et la qualité dépend de la manière de livrer. En live pur, les photos sortent du capteur, et elles valent ce que vaut la lumière de la salle. Si l'on se laisse un petit temps de post-production, avec un éditeur qui reprend les images derrière moi, on livre le meilleur en un minimum de temps. Ces choix-là se font avant l'événement, dans le brief, à condition qu'il dise à qui les images sont destinées, et pour quand.

Deux minutes avec la responsable de la communication

Après la salle, je passe la voir. Deux minutes, pas davantage, parce qu'elle a autre chose à faire à cette heure-là que de m'écouter. Je lui demande qui monte sur scène en premier, s'il y a des prix ou des remises à photographier, s'il y a un invité surprise, ou quelqu'un de discret et d'important qu'on aimerait mettre en avant. Je lui demande ce qui a changé depuis le brief. Il y a toujours quelque chose qui a changé, et je ne sais jamais d'avance quoi.

Ces deux minutes servent à vérifier, pas à découvrir. Si elles devaient tout faire, elles n'y arriveraient pas, parce qu'une même journée de séminaire sert souvent plusieurs services, et chacun attend autre chose. Les RH veulent des visages, des ambiances de travail, des gens qui se parlent, parce que c'est leur marque employeur pour l'année. La communication externe veut la salle pleine et le partenaire bien visible. La direction a besoin de trois portraits pour un communiqué de presse, et ceux-là ne se volent pas entre deux discours, ils se calent dans le planning, ce qui suppose que quelqu'un l'ait su avant que le planning soit bouclé.

Feuille manuscrite « Brief pour le photographe » : à quoi vont servir les images ? Trois colonnes, RH (visages, ambiances de travail, marque employeur), com externe (salle pleine, ampleur, partenaires visibles), direction (3 portraits presse calés dans le planning).
Trois services, un seul photographe, une seule journée.

Ces trois demandes se partagent un seul photographe et une seule journée. Si personne ne les posait, c'est moi qui choisirais à leur place, et je choisirais forcément mal, puisque je ne saurais pas. Alors je vais les chercher.

Les trois questions que je pose avant

Je les pose avant chaque événement, toujours les mêmes, et l'échange dépasse rarement dix minutes.

Je demande quels services vont utiliser les images, et pour quoi faire, parce que la réponse change les cadrages, le tempo et la livraison. Je demande qui doit absolument être sur les photos, la présidente qui remet un prix, la nouvelle équipe, le sponsor, parce que sans liste on photographie une salle. Et je demande quand il faut les images, et lesquelles en premier, parce qu'un post publié dans la minute ou dans l'heure, des photos à remettre à des journalistes et une galerie à J+5 ne s'organisent pas de la même façon.

Le programme, le plan des lieux, les contraintes techniques, on me les donne presque toujours. Ce sont ces trois réponses-là qui manquent. Elles marchent sans moi, d'ailleurs, n'importe quel photographe qui les a en main arrive avec un plan. Et ce sont elles qui expliquent qu'un appel tardif m'inquiète peu. On me contacte parfois dix jours avant, parfois la veille, et ça se passe très bien quand les réponses sont là.

L'après-midi, trois salles à dix minutes l'une de l'autre

Sur un congrès ou un salon, l'après-midi se découpe autrement. Des ateliers ou des interventions de vingt à trente minutes, pas davantage, dans trois salles de sous-commission éloignées de cinq à dix minutes de marche, par des couloirs bondés. Avec un seul photographe, chaque trajet mange un tiers d'intervention, parfois la moitié. Ce qui figure au brief doit être couvert, ce n'est pas une performance, c'est ce qui est dû, et une séquence prévue qui n'a pas été photographiée est un manquement. Le reste se pilote. Et quand on le pilote sur place, sans l'avoir décidé avant, le résultat est toujours le même : on couvre la salle la plus proche et la mieux éclairée. Je dis « on », et je m'inclus dedans. Alors je fais trancher avant, au moment du brief : quelle intervention nourrira la communication externe, laquelle sert les RH, laquelle n'a besoin que d'une image de preuve, cinq minutes, qui libère le reste du temps.

Et quand elles comptent toutes autant, aucun arbitrage ne tient, et il faut un deuxième opérateur. Cela se prévoit au devis, pas le matin même. Pour le chiffrer, je passe le programme, même dense, dans un outil que j'ai développé pour mes équipes. Il en sort un planning terrain par photographe, avec les zones, les horaires, les moments à ne pas manquer et les risques identifiés, et l'on voit tout de suite où un seul photographe ne peut pas être (le détail sur la page organisateurs).

Après l'événement, je remets une page de chiffres, combien de photos ont été vues, téléchargées, reprises dans la communication du client. Elle ne remplace pas une étude de retour sur investissement. Elle met une preuve là où il n'y avait que des souvenirs, et c'est elle qui permet de vérifier, après coup, que le brief a servi (le détail dans l'article sur le rapport d'impact).

Le mail que je relis dans la salle vide

Mises bout à bout, les trois réponses donnent à peu près ceci, qui n'est pas beaucoup plus long que l'autre mail.

Bonjour Sébastien,

Les RH ont besoin de visages et d'ambiances de travail pour leur marque employeur. La communication veut trois images de la salle pleine pour un post le soir même. Notre directeur général doit avoir un portrait pour le communiqué : il est disponible dix minutes à 12 h 40. Le reste peut attendre la galerie.

Avec ces quatre phrases, je sais pour qui sera la journée, une fois les contre-jours repérés et le recul mesuré. La régie termine ses tests. Trente minutes après mon arrivée, les portes s'ouvrent, et à partir de là rien ne se rejoue.

Vous préparez un événement ?

Envoyez-moi vos trois réponses, même en vrac. Je vous dis comment je m'y prendrais.

SD

Sébastien Delarque

Photographe événementiel depuis 2006. Basé à Aix-en-Provence, interventions en France et à l'international.